Singulière synchronie

Il y a des événements, comme ça, qui nous plongent le nez dans nos propres petitesses. Souvent, ces remue-méninges impromptus sont le résultats d’une collision avec la mort. La sienne éventuelle, celle d’un autre. La mort qui rôde dans les bidonvilles affamés, celle qui plane avec les corbeaux dans le ciel de Kaboul, celle qui guette les petites filles sur le chemin du puits dans les camps soudanais, celle qui foudroie les garçons gavés de haine qu’on envoie lancer des cailloux sur les chars de Gaza. Celle que l’on combat durant des mois avec acharnement, et qui finit par avoir le dernier mot. Celle que l’on se donne comme une délivrance, comme un aller simple vers l’âme en paix. Celle qui nous ravit ceux qu’on aime et qui nous attend, de toute façon, inévitablement. Fatalement.

Il y a donc eu collision ce matin. Un étrange carambolage, en fait. Deux véhicules impliqués: un vieux tacot, rouillé, tout rotant, à l’exhaust mangé de rouille, et une jolie petite sportive racée, un brin arrogante,  au ronron pétant de santé. L’un a combattu la mort en vrai Patriote, jusqu’au bout, sans jamais désarmer. L’autre a combattu la vie tant qu’elle a pu, sans désarmer non plus, puis elle a rendu les armes, vaincue. Pierre Falardeau et Nelly Arcan, à quelques heures d’intervalle. Tellements différents. Pourtant, chacun à sa manière, ils nous ont tenu le même discours. C’étaient des brasseux de cage.

Tous deux employaient leur art, l’un avec sa faconde irrévérencieuse, crue et dure , l’autre avec son style fin, ciselé, cru et dur, tous deux se sont acharnés, dis-je à nous rappeler qui nous sommes. Falardeau nous a sans relâche montré des portraits de nous-mêmes en aplatis, en vaincus, en incultes, mais aussi en combattants fiers et lucides. Arcan nous a tendu un miroir où nous nous sommes vus nus, déments, vaniteux et fragiles dans notre quête insensée d’idéal d’intelligence et de beauté.

J’entends des gens dire: on sait ben, il fumait tellement. On sait ben, était tellement bizarre. Et alors? Apollon leur aurait-il craché dans la bouche, à eux aussi?

Je préfère toujours ajouter foi aux Cassandre. Quand toute la ville fait la sourde oreille, j’écoute celui qui me parle du pays possible et nécessaire, même s’il sacre à toutes les virgules; j’écoute celle qui me rappelle que ma beauté, mon intelligence, mon corps et mes émotions ne concernent que moi et que je suis seule apte à forger les modèles qui seront les miens, même si elle est brillante et belle à se jeter par la fenêtre de honte. Je les écoute. Tous deux refusaient le mensonge, tous les mensonges. Tous deux étaient du bord de la vérité, même quand elle tue.

Chaque fois qu’un poète meurt, c’est un morceau de conscience humaine qui part. Salut Pierre. Salut Nelly. Salut. Vous étiez indispensables.

3 réflexions au sujet de “Singulière synchronie”

  1. Tes mots sont puissants. J’aime beaucoup la comparaison des deux artistes qui nous fait comprendre à quel point ils étaient importants dans notre société peu importe ce dont on pensait d’eux. Merci! Ça fait réfléchir…

  2. Tu sais pour moi c’est deux décès et ton texte me font faire la connaissance de quelqu’une qui à un réelle Don d’écriture… Toi… toute vivante… toute là… et d’une très grande intégrité… la Vie dans son Içi et Maintenant… Don que peu de gens ont…

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