Pas le droit de me taire

Le dogme

octobre 8th, 2009

Faisons un test. Prenez une classe de, mettons, 36 élèves. C’est un groupe moyen de français au cégep. Il y a dans cette classe à peu près autant de garçons que de filles. Mettez cette classe dans un collège du Lac-Saint-Jean. Il y a dans cette classe une majorité de jeunes de 17, 18 ans, en santé, bien habillés, travaillant pour payer leurs études et leur voiture, élevés dans des familles où personne n’est mort de faim depuis au moins douze générations. Pour la plupart, ils sont Québécois de souche. Pure-laine, comme on dit.

Les mères de ces jeunes-là ont mon âge, ou un petit peu plus. Elles travaillent. Elles ont fait des choix de vie. Elles sont autonomes. Pas toutes, quand même: je connais des femmes de ma génération qui dépendent encore financièrement du revenu de leur conjoint. J’en connais même une dont le conjoint refuse qu’elle travaille parce que cela lui fait payer des impôts. Mais bon. En général, ces femmes profitent d’une égalité durement acquise. Elles sont instruites. Elles votent. Elles participent à des C.A. Elles font de la politique. Elles s’impliquent activement dans leur milieu. Elles n’ont pas (trop) honte de leur corps. Elles ont une sexualité (presque) épanouie et assumée. Elles sont libres.

Pourtant… Faisons-le donc, ce test. Demandons d’abord aux élèves de cette classe, ce beau florilège d’enfants d’un pays où hommes et femmes sont sensés être égaux, demandons-leur de lever la main, ceux et celles qui n’ont jamais peur de marcher dans la rue après le coucher du soleil. Pour mémoire, rappelons que nous ne nous trouvons pas exactement  dans une zone où le taux criminalité soit particulièrement élevé. Regardez. Les garçons ont presque tous levé la main. Aucune fille. Poursuivons l’expérience. Demandez maintenant aux filles qui possèdent une voiture de lever la main. Elles le font presque toutes — o temporae, o mores. Ensuite, posons-leur la question: “Quand vous êtes dans VOTRE voiture avec votre amoureux, les filles, qui conduit?” Vous devinez? Bien sûr. C’est l’amoureux qui conduit. Si je m’insurge: “En quel honneur, s’il vous plaît?” On me répond qu’il chiâle sans arrêt, alors on préfère lui donner le volant. Voilà. Cela en dit long. On pourrait aussi parler de ces jeunes femmes de 18 ans, modernes, indépendantes, qui se dépêchent de partir du cours pour aller faire le souper pour le copain qui, lui, pauvre petit, travaille. De celles qui passent pour des cochonnes parce qu’elles ont eu un amant ou deux de plus que leurs consoeurs dans le semestre. De celles qui doivent travailler à moitié nues sous prétexte que le patron vend plus de bière si la serveuse allume les buveurs. De celles qui sont hospitalisées plusieurs mois par année parce qu’elle ne savent plus reconnaître ce corps comme le leur. De celles à qui l’on accorde subtilement moins de crédibilité quand elles se mettent à parler “savant”. De celles qui se rasent intégralement le pubis pour avoir une jolie vulve impubère — pour qui?????? De celles qui pensent encore que regarder un inconnu franchement dans les yeux, dans un endroit public, ça ne se fait pas. Que c’est le garçon qui doit faire le premier pas. Qu’on doit coucher et faire toutes sortes de choses même celles dont on n’a pas envie si on ne veut pas se faire jeter. Que c’est normal de sucer à 12 ans si notre amoureux nous le demande — mais si ça se sait, attention, on passe pour une cochonne.

Je les connais, ces jeunes femmes. Je les fréquente quotidiennement. Elles sont belles, intelligentes, pleines d’avenir, convaincues de n’avoir plus désormais à se soucier de l’égalité entre hommes et femmes, rejetant le féminisme en bloc. Bien sûr, on ne veut surtout pas avoir l’air d’une virago, ainsi qu’un certain Lépine qualifiait les femmes luttant pour leur juste place en ce monde. On tient à rester à sa place. Quelle place? Je leur pose de temps en temps ces questions, pour voir. Pour prendre le pouls de la condition féminine dans mon pays. Et on n’est pas encore au bout du chemin, si vous voulez mon avis. Il y a aussi quelques élèves d’ailleurs dans mon collège. Une jeune maghrébine me confiait, le printemps dernier, sa joie de pouvoir faire du sport dehors. Habillée jusqu’aux oreilles malgré le doux temps, mais dehors, devant tout le monde, sans crainte de se faire insulter ou agresser ainsi qu’il en est dans son pays où l’on confine les femmes toute leur vie et où les crimes d’honneur sont monnaie courante. Voyez-vous le fossé entre les cultures, entre les deux situations?

Il n’est pas si large pourtant, ce fossé. Facile à combler quand on y pense. Une loi qui donnerait préséance au dogme religieux sur les droits humains, même si c’est dans certaines circonstances seulement, c’est une pelletée de terre dans le fossé. Si je donne le droit à un individu de refuser de faire affaire avec une femme parce que son dogme l’interdit, je lui dis qu’il a raison de considérer que la femme est moins compétente que l’homme pour exercer son métier, qu’il a raison de trouver honteux de commercer avec une femme.

Dans mon pays, chacun et chacune a le droit de croire et de prier comme il l’entend. Mais cela ne doit pas, jamais, jamais, surpasser le principe sacré de l’égalité entre les hommes et les femmes. Parce qu’il y a encore du chemin à faire. Parce que tout être humain à le droit d’être traité avec dignité et respect, quels que soient son sexe ou sa race. Parce que le dogme n’est pas un droit, mais une somme d’interdits dont la honte est le principal levier.

Singulière synchronie

septembre 26th, 2009

Il y a des événements, comme ça, qui nous plongent le nez dans nos propres petitesses. Souvent, ces remue-méninges impromptus sont le résultats d’une collision avec la mort. La sienne éventuelle, celle d’un autre. La mort qui rôde dans les bidonvilles affamés, celle qui plane avec les corbeaux dans le ciel de Kaboul, celle qui guette les petites filles sur le chemin du puits dans les camps soudanais, celle qui foudroie les garçons gavés de haine qu’on envoie lancer des cailloux sur les chars de Gaza. Celle que l’on combat durant des mois avec acharnement, et qui finit par avoir le dernier mot. Celle que l’on se donne comme une délivrance, comme un aller simple vers l’âme en paix. Celle qui nous ravit ceux qu’on aime et qui nous attend, de toute façon, inévitablement. Fatalement.

Il y a donc eu collision ce matin. Un étrange carambolage, en fait. Deux véhicules impliqués: un vieux tacot, rouillé, tout rotant, à l’exhaust mangé de rouille, et une jolie petite sportive racée, un brin arrogante,  au ronron pétant de santé. L’un a combattu la mort en vrai Patriote, jusqu’au bout, sans jamais désarmer. L’autre a combattu la vie tant qu’elle a pu, sans désarmer non plus, puis elle a rendu les armes, vaincue. Pierre Falardeau et Nelly Arcan, à quelques heures d’intervalle. Tellements différents. Pourtant, chacun à sa manière, ils nous ont tenu le même discours. C’étaient des brasseux de cage.

Tous deux employaient leur art, l’un avec sa faconde irrévérencieuse, crue et dure , l’autre avec son style fin, ciselé, cru et dur, tous deux se sont acharnés, dis-je à nous rappeler qui nous sommes. Falardeau nous a sans relâche montré des portraits de nous-mêmes en aplatis, en vaincus, en incultes, mais aussi en combattants fiers et lucides. Arcan nous a tendu un miroir où nous nous sommes vus nus, déments, vaniteux et fragiles dans notre quête insensée d’idéal d’intelligence et de beauté.

J’entends des gens dire: on sait ben, il fumait tellement. On sait ben, était tellement bizarre. Et alors? Apollon leur aurait-il craché dans la bouche, à eux aussi?

Je préfère toujours ajouter foi aux Cassandre. Quand toute la ville fait la sourde oreille, j’écoute celui qui me parle du pays possible et nécessaire, même s’il sacre à toutes les virgules; j’écoute celle qui me rappelle que ma beauté, mon intelligence, mon corps et mes émotions ne concernent que moi et que je suis seule apte à forger les modèles qui seront les miens, même si elle est brillante et belle à se jeter par la fenêtre de honte. Je les écoute. Tous deux refusaient le mensonge, tous les mensonges. Tous deux étaient du bord de la vérité, même quand elle tue.

Chaque fois qu’un poète meurt, c’est un morceau de conscience humaine qui part. Salut Pierre. Salut Nelly. Salut. Vous étiez indispensables.

Travailler avec les Autochtones

septembre 17th, 2009

Une déception, une autre. Depuis dix ans, je ne m’habitue pas. Les gens qui devaient venir nous visiter et manger avec nous au Collège ont annulé la rencontre à la dernière minute. J’avais fait préparer un dîner pour quarante personnes. Je fais quoi avec toute cette bouffe?

La raison de l’annulation: les jeunes ont bu et fait des bêtises en ville hier soir, alors on les remet dans le bus et zou! retour direct au bercail. Visite confisquée. Trois accompagnateurs, le visage long comme ça, gênés comme ça se peut pas, sont venus m’annoncer la nouvelle ce matin. Bon, d’accord, on va se reprendre une autre fois, nous irons vous rendre visite là-bas, dans votre communauté. Ne vous en faites pas, on comprend. J’avais bien pensé que, vu qu’ils dormaient à l’hôtel, au Centre-Ville, ce genre de chose était possible. En fait, je n’étais presque pas étonnée. Après dix ans, j’en ai vu d’autres.

Travailler avec les Autochtones, c’est souvent comme ça. Décevant. On est déçu parce qu’on a des attentes, de belles grandes attentes blanches estampillées “Réussite”, “Performance”, “Agenda”. Et eux, leurs attentes? Quelle est leur façon d’envisager la réussite? Regardons un peu la situation.

Il y a environ 80 000 Autochtones recensés au Québec, rattachés à une cinquantaine de réserves et provenant de 11 nations différentes. Des chiffres? 0,3 des enfants qui débutent la maternelle cette année obtiendront un diplôme d’études supérieures (collégial et plus), contre près de 60% pour l’ensemble du Québec. Un leitmotiv sinistre plane sur toutes les communautés, hante les coeurs encore barbouillés de honte de ces peuples à qui, il n’y a que très peu de temps, on interdisait encore de parler leurs langues, et que bon nombre de Québécois méprisent toujours, allez comprendre pourquoi. Ce leitmotiv, c’est: “Ça ne vaut pas la peine”. Ça ne vaut pas la peine d’essayer de te bâtir un patrimoine: selon la loi sur les Indiens, tes biens ne sont pas saisissables et on ne voudra pas te prêter de sous puisque tu ne peux pas garantir tes emprunts; selon la même loi, de toute façon, tu ne peux pas faire de testament valide sans la signature du ministre des Affaires Autochtones. Ça ne vaut pas la peine d’aller à l’école: tu ne trouveras pas d’emploi chez toi (pas d’employeurs faute de développement économique), et ailleurs on refusera souvent d’engager un Indien. Ça ne vaut pas la peine de voter lors des élections: qui se soucie de toi? Ça ne vaut pas la peine… Résultat: les jeunes autochtones se suicident six fois plus que l’ensemble des jeunes québécois, qui détient déjà le triste record du monde en la matière.

Travailler avec les Autochtones, en éducation, c’est oeuvrer à changer le leitmotiv. La réussite, c’est revenir dans sa communauté convaincu que “Ça vaut la peine” et transmettre cette idée aux jeunes. La performance, c’est parvenir à semer des rêves dans ce terreau désespéré. L’agenda, c’est au rythme de leur parole que nous devons accepter d’entendre.

J’ai reçu tout à l’heure des photos d’un petit bébé flambant neuf. Sa maman a étudié dans mon collège. Ses études se sont poursuivies en dents de scie, interrompues par des problèmes de toutes sortes, consommation, tentatives de suicide, violence… Elle a persisté. C’est une guerrière. Elle sera professeure de français dans son village, et elle est douée je vous l’assure. Sa réussite, c’est d’avoir compris que “Ça vaut la peine de rêver” et d’être retournée chez elle pour semer de l’espoir. Sur la photo qu’elle m’a envoyée, elle sourit, ma belle amie, avec tellement de fierté, et elle signe sous son nom: Kisakinin Amiskwew. Je t’aime Femme Castor. Ne riez pas: la femelle castor est réputée pour la grande sagesse avec laquelle elle prend soin de son clan et protège son territoire. Rien à voir avec mes incisives.

Les jeunes qui devaient venir nous visiter ce matin et qui ont été privés de visite pour salaire de leurs bêtises, ils savent que la porte est ouverte. Que ça vaut la peine de revenir. Et moi je le sais aussi.

Matcaci tout le monde, kitce migwetc. Au revoir, grand merci.

Pourquoi ce blogue (un de plus dans l’océan)?

septembre 17th, 2009

J’ai hésité longtemps. Pesé le pour, jaugé le contre. Mais il arrive qu’on prenne conscience que le don qu’on a reçu doive servir la communauté. J’ai le don du langage. Je ne tolère pas l’injustice, l’indignité, l’intolérance. Il m’arrive souvent d’être outrée, voire révoltée par certaines situations sociales, politiques, ou encore par des propos tenus par d’autres plumitifs dans d’autres espaces d’expression. Je voudrais alors crier d’indignation, leur rabattre la caquet, leur expliquer ce que j’en pense, défendre une autre version des faits. Or si j’ai ce don de parole, non seulement je peux m’en servir, mais je dois le faire, j’en ai la responsabilité morale. Quand je m’indigne, je n’ai pas le droit de me taire. Bonne journée.

Le Blogue du Québec | Du hockey plein la gueule!